Jeudi 31 mai 2007

Depuis sa prise de fonction au Ministère de l'Education Nationale en mai 2006, Roman Giertych, par ailleurs leader de la Ligue des Familles (LPR), formation politique nationaliste ultra-catholique, a maintes fois montré sa volonté d'imprimer sa marque idéologique à ce poste particulièrement sensible (cf. Atteinte à la vie privée dans les établissements scolaires?). Multipliant les déclarations et les initiatives, le ministre semble avoir patiemment découragé ses plus farouches opposants, qui misaient sur un épuisement rapide d'un ministre à la fois maladroit, outrancier et notoirement inexpérimenté. C'était faire peu de cas de la position-clé de la LPR, formation peu importante d'un point de vue quantitatif, mais essentiel pour le maintien au pouvoir de la fragile coalition conservatrice des frères Kaczyński.

Profitant pleinement de cette immunité tacite, le ministre a pu annoncer la teneur d'un projet qui lui tient particulièrement à coeur : la remise en question du programme littéraire imposé aux élèves du cycle secondaire. Cette liste d'ouvrages imposés aux enseignants de langue polonaise était jusqu'alors le résultat d'un compromis entre littérature nationale et classiques étrangers approuvé par une majorité des professeurs. Les profondes modifications qui devraient y être apportées dès la prochaine rentrée des classes en septembre ne manqueront pas de provoquer stupeur et indignation, dans un milieu déjà passablement braqué par la seconde loi de lustration décrétée par le gouvernement (cf. la " lustration " passe à la vitesse supérieure).

En ce qui concerne le patrimoine national, les deux principales victimes de la nouvelle orientation des programmes sont le dramaturge contemporain Witkacy et surtout Witold Gombrowicz. Ce dernier, dont les œuvres ont eu un important retentissement international et notamment en France, a toujours été à la fois la bête noire des communistes polonais et des milieux nationalistes-catholiques. Il n'a jamais été pardonné à l'auteur de Ferdydurke son regard lucide et acerbe sur la société polonaise, jugé par eux "anti-patriotique" : cette mise à l'index n'a rien d'étonnant quand on sait que Giertych est le petit-fils d'une figure de la droite nationaliste d'avant-guerre que Gombrowicz détestait. L'œuvre sus-citée est d'une actualité particulièrement frappante dans le contexte actuel de censure sous prétexte de retour à l'ordre moral : le système éducatif y est décrit comme bigot et sclérosé avec beaucoup de pertinence et d'humour.

Les classiques internationaux ne sont pas épargnés : Dostoïevski, Kafka, Goethe et Joseph Conrad ne nourriront plus de leurs écrits la réflexion des élèves polonais. En lieu et place de ces auteurs majeurs, le ministère impose les écrits de Jan Dobraczyński, obscur auteur d'avant-guerre dont le principal mérite est certainement d'avoir milité dans les rangs de la droite nationaliste avec le grand-père du ministre. Autre entrée remarquée dans le programme à la rentrée, l'œuvre désormais incontournable de Jean-Paul II, ce qui ne manquera pas de faire l'unanimité dans le pays même si on peut s'interroger sur la récupération à des fins politiques d'une figure historique débarrassée de toute sa complexité et réduite au rôle contestable d'icône de la cause patriotique. Certes, la liste imposée n'est pas encore figée et les enseignants restent libres d'y ajouter les œuvres de leur choix mais cela ne pourra se faire qu'une fois l'ensemble du programme imposé dument traité en classe. Or, ce programme étant particulièrement dense, les œuvres optionnelles ne seront certainement pas légion…

par Wawrzek Lothringer publié dans : Pologne-Actualité
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Vendredi 4 mai 2007

En 2005, les associations polonaises de défense des droits des minorités sexuelles s'étaient vues privées de l'autorisation de défiler dans les rues de Varsovie par le maire de la capitale qui était alors Lech Kaczyński, l'actuel Président de la République. Le bras-de-fer avec les autorités départementales qui étaient favorables à la tenue de la manifestation avait tellement duré que la marche avait du être annulée, ce qui est d'autant plus étonnant qu'elle s'était précédemment déroulée chaque année depuis 2000.

Lech Kaczyński était alors en pleine ascension politique et avait utilisé cette prise de position pour renforcer son aura auprès de l'électorat conservateur qui allait le propulser à la présidence quelques mois plus tard. Depuis cet épisode, l'enjeu est devenu politique et on a vu de nombreuses personnalités participer aux marches suivantes comme par exemple la députée SLD (gauche) Izabela Jaruga-Nowacka ou le vice-président centriste de la Diète Tomasz Nałęcz. La riposte de la droite ne s'est pas fait attendre à travers l'organisation par la Ligue des Familles (LPR, droite religieuse ultra-nationaliste) d'une contre-manifestation délicatement baptisée Marche de la Normalité. Les dirigeants de cette mouvance, associée au gouvernement depuis 2006, avaient profité de l'occasion pour exiger la démission des deux responsables politiques cités plus haut.  

Après la décision du Tribunal Constitutionnel qui avait invalidé la décision de la municipalité de Varsovie pour entrave à la liberté de manifestation, les associations homosexuelles du pays savourent aujourd'hui une seconde victoire à travers l'arrêt rendu par la Cour Européenne des Droits de l'Homme de Strasbourg. Cette juridiction qui avait récemment tranché un autre litige au sujet de la Pologne (cf.La Cour Européenne des Droits de l’Homme condamne la Pologne) a elle aussi reconnu le délit d'entrave à la liberté de manifestation mais sa décision a des conséquences plus vastes. Tout d'abord, la Cour demande à la Pologne de se doter de juridictions efficaces pour statuer sur de futures interdictions administratives de manifestations publiques : il deviendra donc impossible de contourner la loi en "jouant la montre" pour aboutir à un renoncement des organisateurs. La Cour a également indiqué que l'actuel président polonais avait commis une faute en qualifiant la manifestation de "propagande homosexuelle", des propos jugés inexacts et de nature à influencer le jugement des fonctionnaires chargés de faire appliquer les décisions de justice.

Le représentant du gouvernement polonais à Strasbourg a pris acte de la décision et a tenu à souligner que la Constitution du pays protègeait déjà les minorités sexuelles avant cet épisode. Ceci est à peu de choses près l'argument brandi par Lech Kaczyński à l'époque : pourquoi les homosexuels auraient-ils besoin de manifester puisqu'ils ne sont pas discriminés par la Loi? Dans le climat actuel (cf. Pologne : l’homophobie d’Etat bat son plein), le gouvernement polonais ne souhaite pas s'appesantir sur le sujet, préférant faire remarquer que la Lettonie n'a pas non plus permis l'organisation de la Gay Pride à Riga sans que l'Europe s'en émeuve outre mesure.

par Wawrzek Lothringer publié dans : Pologne-Actualité
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