
Les récentes négociations menées à Bruxelles entre les 27 membres de l'Union avaient pour but de relancer la construction européenne, mise à mal par le rejet du projet de Constitution en mai 2005 par la France puis les Pays-Bas. Les longues heures de tractation et le bilan somme toute mitigé ont mis à jour une réalité jusqu'alors largement sous-estimée par les observateurs et désormais incontestable : il faudra encore longtemps compter avec les intérêts nationaux des Etats membres et notamment avec la Pologne, le plus grand des membres issus de l'Europe post-communiste. Par leur attitude, les dirigeants polonais se sont ainsi placés au centre de toutes les attentions, de toutes les critiques, des flatteries comme des menaces mais en aucun cas ils n'ont suscité l'indifférence. La Pologne s'est durablement installé dans les consciences comme un partenaire
incontournable, c'est avec le recul du temps que l'on pourra correctement juger des dégâts provoqués pour arriver à ce résultat.
Les frères Kaczyński étaient redoutés bien avant ce sommet, le nouveau président français Nicolas Sarkozy ne s'y était pas trompé en allant préparer le terrain lors d'une rencontre avec son homologue à Varsovie, tentant tour à tour de manier le compliment et la mise en garde. Utilisant les médias de façon plus habile qu'à l'accoutumée, les deux dirigeants polonais avaient fait monter la pression en brandissant leur principale revendication par ce slogan : "la racine carrée ou la mort"!
Cette idée avancée par les Polonais pour rééquilibrer les droits de vote au sein de l'Union a été rejetée et remplacée par un système complexe permettant de passer en douceur du système actuel à un vote à la double majorité (nombre d'Etats – nombre d'habitants), prévu initialement mais repoussé à l'horizon 2017. Le système de la "racine carrée" avait pourtant des arguments objectifs à faire valoir, il était soutenu par de nombreux statisticiens et mathématiciens européens, des éditorialistes de la presse allemande ou suisse notamment qui le considéraient comme un bon compromis entre l'avantage donné aux très petits pays et celui donné aux pays très peuplés. Pourtant, ce système de vote n'a été porté que par la Pologne et il faut voir une raison politique à ce rejet : comme le soulignait l'euro-député français Jean-Louis Bourlanges avant le sommet, la racine carrée du nombre d'habitants a beau être le meilleur garant de l'équité, la proposition polonaise n'en restait pas moins inacceptable.
La position des frères Kaczyński était par trop empreinte de germanophobie pour être sereinement débattue : derrière la défense de ses intérêts propres, les Polonais cherchaient avant tout et ouvertement à réduire l'influence allemande sur l'Union. Cette attitude est d'autant plus mal comprise outre-Rhin que c'est l'Allemagne qui a toujours le plus vigoureusement défendu la place de Varsovie dans le concert européen depuis 2004, négociant le Traité de Nice en sa faveur et acceptant de nombreux transferts de subventions vers son voisin oriental. L'argument final du président polonais selon lequel la Pologne compterait aujourd'hui 66 millions d'habitants sans les pertes de 1939-1945 a été perçue à juste titre comme la provocation de trop, elle est d'ailleurs également très critiquée en Pologne, à gauche comme à droite. La presse allemande n'est pas tendre avec les jumeaux de Varsovie, qualifiés de "profiteurs" ou de "teignes" au hasard des colonnes de la presse.
Le plus inquiétant est que cette négociation-marathon ne portait que sur des procédures institutionnelles et pas sur les dossiers importants à venir tels que la politique énergétique, la défense ou la remise en question de la politique agricole commune. Quand ces questions viendront à l'ordre du jour, on pourra juger du rôle que veulent jouer les dirigeants polonais au sein de l'Union Européenne : la simple opposition aura ses limites quand les partenaires se réuniront pour parler non plus de traités et d'accords politiques mais de subventions. Quand on considère que la Pologne est de loin le premier bénéficiaire de cette manne et que tous les citoyens en voient les effets au quotidien, on peut parier que si leurs dirigeants persistent dans le blocus systématique, la population ne les soutiendra pas longtemps dans cette voie. Un récent sondage montre d'ailleurs que seuls 30% des Polonais jugent que les intérêts de leur pays en Europe sont bien défendus par l'actuel gouvernement…
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